Confessions d'un croque-mort

Salutations mortelles (et immortelles), c’est moi, la Petite Faucheuse, Reine des Enfers, qui prends aujourd'hui la plume sur mon blog, rien que pour vous. Dans mon périple entre les mondes, j'ai croisé la route d'un individu aussi étrange que discret : un croque-mort qui, sous couvert d'anonymat, a accepté de partager avec nous les perles de son quotidien de conseiller funéraire. Préparez-vous : servez-vous une tasse de café bien noir et quelques cookies, car les confidences qui vont suivre dévoilent le côté humain, parfois hilarant, émouvant, mais toujours authentique, de ce métier méconnu et souvent considéré – à tort, comme un repaire de voleurs.
Entre deux coups de faux, j'ai écouté ce passeur d'âmes me narrer ses aventures, des plus burlesques aux plus touchantes. Ce croque-mort, avec qui j'ai partagé un thé infernal (sucré au soufre, naturellement), m'a ouvert les portes d'un univers où chaque adieu est unique, et où l'humour est le meilleur compagnon pour traverser le voile du deuil.
Alors, installez-vous confortablement, attrapez un plaid (les frissons sont garantis) et plongez avec moi dans les confidences inédites d'un conseiller funéraire passionné par cette profession si mystérieuse. Des anecdotes croustillantes aux récits émouvants, découvrez la vie secrète de ceux qui, dans l'ombre, orchestrent le dernier voyage avec une dévotion inspirée de Charon, le passeur d’âmes des Enfers.
Les morts parlent !

« Alors que j’étais en stage auprès d’une société de pompes funèbres, le directeur de l’agence occupait le poste de thanatopracteur. Le “thanato” pour les intimes, c’est le maquilleur post-mortem. Quand vous mourrez, l’organisme s’arrête et le sang cesse de circuler dans vos veines. Le thanato est un individu diplômé de l’école de médecine, qui va être capable de remplacer ce sang par un liquide à base de formol. L’idée, ce n’est pas d’empêcher la décomposition, mais de procéder à un soin de conservation. Pour cela, on place une canule au niveau du thorax, et on pompe les fluides du corps. Ça a l’air ignoble comme ça, mais ce n’est pas si impressionnant que ça. Ce qui l’est en revanche, c’est un certain bruit qui s’échappe de la dépouille… Un bruit auquel je n’ai pas été introduit. Avant mon premier soin supervisé, mon directeur se moquait de moi. Il me disait, comme une sorte de bizutage finalement, que j’allais vomir mes tripes. Au moment où je découvre le corps de la dame que nous devons embellir, je ne remarque rien d’anormal. La procédure ressemble à une intervention chirurgicale, avec beaucoup moins de sang qui coule… Mais au moment où nous “entubons” le cadavre, un genre d’appel d’air a lieu. L’air remonte dans l’œsophage, la gorge quoi – et fait vibrer les cordes vocales… Et vous savez ce qui se passe, quand les cordes vocales vibrent ? On parle. J’avais à côté de moi une petite dame décédée, qui poussait des râles comme dans The Grudge. J’ai gardé mon calme, parce que déjà, ça ne m’a pas vraiment effrayé – mais surtout parce que j’étais en plein stage. Il était hors de question de montrer un quelconque signe de faiblesse ou de surprise : je voulais montrer à mon supérieur que j’avais l’estomac bien accroché. Finalement, mon chef et moi avons achevé le soin et tout s’est bien passé. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce métier a le mérite de ne jamais vous ennuyer ! »
La princesse aux grenouilles
« Il ne s’agit pas du film de Disney mais bien d’une anecdote très improbable, concernant une demande de contrat obsèques. Ma collègue de l’époque et moi-même travaillions tout près du crématorium du Père-Lachaise, à Paris. Celle-ci en avait vu des vertes et des pas mûres. Parmi les demandes les plus improbables qu’elle a pu avoir, il y avait cette dame, qui voulait absolument être enterrée dans sa robe de mariée. Une demande somme toute relativement basique jusqu’ici… Mais il paraît que Madame voulait également être inhumée (donc mise en terre), avec des grenouilles… Enfoncées dans les oreilles. Et vivantes. Je ne sais pas si cette dame est morte à l’heure actuelle, mais une chose est sûre : je ne pense pas que les volontés de Madame aient été respectées jusqu’au bout. Du moins, je l’espère au moins pour les pauvres grenouilles. »
Le four du crématorium va-t-il exploser ?

La Mort, patronne et supérieure du croque-mort surveille si son travail est bien fait - illustration dispo sur ce t-shirt !
« Dans ce métier, on a souvent droit aux montagnes russes. Surtout quand on est débordés. Généralement, en France, on est deux conseillers funéraires par agence. Dans mon cas, j’ai été amené à travailler avec un collègue – un homme, comme moi, qui était très compétent et professionnel, humain aussi, plutôt beau gosse en plus de ça ! Mais puisqu’il était aussi humain, il pouvait aussi parfois commettre des erreurs. Dans le funéraire, il y a une règle d’or que nous connaissons tous. Il est impératif d’ôter le pacemaker, un stimulateur cardiaque, du corps de tous les défunts. Pourquoi ? Ce dispositif médical est certes précieux pour aider les personnes avec des problèmes au niveau du cœur. Il est ainsi composé d’une matière hautement dangereuse, qui explose si vous l’exposez à des températures trop élevées et il s’agit du lithium. Cette pile peut littéralement se transformer en bombe. C’est donc le rôle du médecin de cocher, sur le certificat de décès, que la personne est porteuse d’un pacemaker. Alors, un thanatopracteur doit la retirer, si ce n’est pas le personnel médical du lieu qui s’en charge. Mon charmant collègue étant débordé par des convois à ne plus en pouvoir, il enchaîne les cérémonies, triant ses dossiers dans son bureau. Soudain, la révélation divine lui tombe dessus. Mince ! Le certificat de décès affiche la présence d’une pile à récupérer de toute urgence !
Quand il regarde l’heure, l’horloge affiche pile l’heure du début de la crémation. On ne vous dira pas le prix d’un crématorium, mais sachez que ça se chiffre en millions d’euros. Mon partenaire sue à grosses gouttes, appelle le crématorium en catastrophe. Finalement… Plus de peur que de mal : le thanato a bien retiré le pacemaker et tout s’est parfaitement déroulé. Certes, le croque-mort a failli y passer d’angoisse, mais l’important, c’est la famille… »
Addict aux exhumations
« Je me souviens d’une dame qui m’a littéralement pourchassé, d’agence en agence, tant elle était obsédée par quelque chose qui risque de vous choquer. Cette dame, d’un certain âge et peu aisée était persuadée que l’hôpital avait tué sa mère. Visiblement très proche de cette dernière, cette cliente ne cessait de demander des devis à toutes les pompes funèbres de la région Île-de-France. Elle en était même venue à se faire blacklister du cimetière où reposait sa mère. Oui, c’est possible. Madame voulait que l’on exhume le corps de sa mère, à des fins d’autopsie, mais aussi pour le “changer” de cimetière. Pour obtenir l’autorisation d’exhumation, il faut l’autorisation d’une bonne partie de la famille : en tout cas, c’est comme ça que ça fonctionne chez nous, en France. De plus, il faut respecter des délais spécifiques, etc. Cette cliente en détresse psychologique évidente faisait une fixette sur ces exhumations : moments très difficiles auxquels elle n’était pourtant pas obligée d’assister. Et pourtant ! Elle s’endettait, dépensait son argent afin de cumuler les exhumations, qui sont – je le rappelle, l’action de déterrer un corps. J’espère que cette dame va mieux maintenant, et qu’elle a trouvé la paix. »
Travailler avec les stars, même dans la mort…
« J’ai travaillé avec la meilleure thanato de France ! D’ailleurs, ce n’est pas elle qui m’a formé au métier, mais j’ai eu la chance de travailler pour des entreprises qui bossaient avec elle. Je peux dire son nom : Huguette ! Cette professionnelle passionnée de rugby est aussi thanato. Et elle s’est occupée des plus grands noms : la princesse Diana, Johnny Hallyday. Avec son caractère bien trempé, elle est réputée pour la qualité de son travail et tout le monde la connaît dans le métier. C’est un peu la championne de France de sa catégorie… Tout le monde vous le dira : Huguette est LA référence en matière de thanato et elle a durement travaillé pour obtenir ce titre. Le métier de thanatopracteur est parfois perçu comme une profession très spéciale et c’est le cas : Huguette travaille la plupart du temps seule. Dans la chambre mortuaire (morgue) ou bien le funérarium, l’expert doit porter, laver, manipuler le cadavre. Souvent, ils font des kilomètres avec leur précieux matériel pour réaliser des soins de thanatopraxie.
Comme ils agissent dans l’ombre, ils ne reçoivent pas directement les compliments de la famille. Mais quand vous voulez redonner un peu de sérénité à un visage qui a souffert, après la maladie, c’est là que la magie de la thanato opère. Une dernière vision, celle qui vous restera en tête toute votre vie… Bref, merci Huguette ! »
Des cérémonies qui en jettent !
« On dit souvent tirer une tronche d’enterrement. Mais je peux vous affirmer à 100 % que certaines cérémonies auxquelles j’ai assisté ou que j’ai pu organiser étaient tout sauf plombantes. Pour les Malgaches, l’enterrement est un moment très coloré. Il y a beaucoup de fleurs, des photos : les gens n’hésitent pas à filmer le défunt, dans son cercueil ouvert, avant la fermeture. Les gens chantent, dansent. Je me suis occupé d’une famille justement. L’idée était de préparer Madame dans son cercueil, puis de l’envoyer sur l’Île de Madagascar, où son corps reposerait près de ses ancêtres. Je me souviens très bien avoir guidé le convoi, en tête de ligne, suivi du cercueil porté par mes porteurs… De journalistes, d’individus de la famille qui prenaient en photo le cercueil, tout en entamant des chants locaux. C’était un moment très intime et faire partie de ce genre de rituel, c’est toujours très émouvant, même quand on est professionnel. Il m’est aussi arrivé d’assister à des démonstrations de karaté sur le parking d’une église pour un athlète, passionné par les arts martiaux… Ou encore de devoir demander à un prêtre de diffuser un rap bien agressif de Rohff à l’église. Même si on peut croire que c’est un manque de respect, c’est le contraire ; la cérémonie doit être à l’image du défunt, après tout. C’est un moment pour les vivants, plus que pour la personne décédée. »
Au fond du trou ?

« Certaines personnes sont dévastées pendant les enterrements, c’est un fait. Entre la vieille dame qui est tombée la tête la première à l’un de mes enterrements, en s’égratignant le nez et les invités qui bloquent les routes en gênant les voitures, on n’est plus à ça près. Mais ce qui m’a marqué, ce sont certaines démonstrations de chagrins, typiques dans certaines cultures. On pourrait penser notamment aux pleureuses comme au temps des Pharaons, où elles étaient même invitées à suivre le défunt et à s’emmurer vivantes. Alors que je distribuais des fleurs aux personnes afin qu’elles puissent les jeter dans la fosse creusée, là où le cercueil avait été déposé au fond, une dame a failli basculer dans le vide. Je l’ai retenue, car elle voulait sauter “avec” le défunt. Mes porteurs au loin se sont bien moqués de moi, mais moi – je vous avoue que je n’ai pas ri du tout ! Heureusement, la femme ne s’est pas blessée et… Moi non plus. »
Le mystère de la case réfrigérée
« Pour cette anecdote, on v parler d’un sujet un peu sensible et il concerne un bébé. Alors si vous êtes vraiment trop sensible, ne lisez pas ce qui va suivre. Je travaillais souvent avec une chambre funéraire. C’est là où les défunts sont admis, en attendant les obsèques. Il y a plusieurs cases réfrigérées, des sortes de tiroirs froids où l’on peut “ranger” les corps dans de bonnes conditions. Le but est de ralentir la putréfaction, afin de pouvoir permettre aux personnes de se recueillir. Dans le cas des réquisitions de police, on doit souvent procéder à un transfert dans ce qu’on appelle un institut médico-légal. Eh bien, il y avait dans un certain funérarium une case dans laquelle reposait un bébé depuis plusieurs années. Personne ne savait qui il était, ce qu’il faisait là. La seule info dont je disposais à ce moment, c’était que l’enfant en question avait été balancé de plusieurs étages d’un immeuble : les parents n’ont pas été identifiés, il n’avait pas été déclaré, peut-être qu’il est né à la maison ? Si le bébé était toujours là, c’était obligatoirement parce qu’une juridiction l’en empêchait, sans doute à des fins d’enquête policière. En tout cas, cette histoire de bébé m’a beaucoup touché. J’espère qu’il a été identifié aujourd’hui, car je ne connais pas l’issue de l’histoire, mais elle est très bizarre, non ? »
Heureux hasards ou signes du ciel ?

« A mes débuts dans les pompes funèbres, pour mon premier enterrement en tant que stagiaire accompagnant, mon chef de stage et moi-même nous trouvons dans le corbillard et allumons la radio… Pour tomber sur la chanson – On ira tous au Paradis. Était-ce là un signe pour m’indiquer que j’avais trouvé ma voie ? Sans parler de cette famille que j’ai accompagnée : des Italiens très gentils. On m’a demandé d’écrire un hommage personnalisé et j’ai cité Gandalf du Seigneur des Anneaux. Je n’ai appris que bien plus tard que la fille du défunt était une grande fan de Tolkien. C’est dans ces instants-là qu’on se demande si on est vraiment seuls, dans notre métier de croque-mort, où si nous ne sommes pas en réalité des êtres humains guidés par des anges de la mort invisibles… Que ce soit vrai ou non, quand on devient croque-mort, on le reste à la vie… A la mort ! »